Appel à la commémoration du 60e anniversaire du Programme du Conseil National de la Résistance du 15 mars 1944 :
« Nous appelons enfin les enfants, les jeunes, les parents, les anciens et les grands-parents, les éducateurs, les autorités publiques à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n'acceptons pas que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du Conseil national de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944. »
Le nouveau site de l’École Néogonzo de Lille est disponible ici : www.lille43000.com
Vocabulaire[1] :
Stéréotype : 1. [Imprimerie] Cliché obtenu par coulage de plomb dans un flan ou une empreinte. 4. Opinion toute faite, formule banale.
Stéréotyper : 2. Imprimer avec des stéréotypes.3. Rendre fixe, invariable.
Stéréotypé,e : Ce dit de ce qui se présente toujours sous une même forme et qui ne comporte que peu ou pas de sens.
Sécurité : 1. Situation où l’on n’a aucun danger à craindre. 2. Tranquillité d’esprit qui résulte du sentiment que l’on n’a rien à craindre.
In : [Préfixe] 1. Privé de, joint à un grand nombre d’adjectifs, de substantifs et de verbes dérivés, pour indiquer la privation, la négation, le contraire […]. 2. Dans, sur, entrant dans la composition de nombreux mots où il exprime le mouvement vers (incarcérer).
Civilité : Respect des bienséances (courtoisie, politesse).
Incivilité : Manque de civilité ; faute contre les bons usages (grossièreté, impolitesse).
Un nouveau sujet
La cité Lys, à Fives, est devenue en quelques jours un sujet de prédilection dans les colonnes de La Voix du Nord. Tout a commencé au début du mois de janvier avec une première Une explosée par le titre : « Fives : la cité Lys minée par une insécurité grandissante »[2]. Depuis, dans une des quelques 70 maisons de cette cité, un bébé a trouvé la mort, ce qui a valu un regain d’attention de la part des journalistes à l’égard du « drame de la misère »[3]. Durant les derniers mois, la cité Lys ne semble pas avoir intéressé le quotidien nordiste plus que ça. Pourquoi ? Pas assez croustillant… En effet le dernier article paru remontait à juin 2007 et concernait la fête des Voisins organisée pour les habitants de la cité[4]. Dans ce minuscule article, accompagné d’une photo mettant en scène des enfants souriants, joyeux, autour d’une table de quartier, aucune référence à « l’insécurité grandissante » n’y a trouvé tribune ; puis plus rien jusqu’au début 2008.
Trouver les bons témoignages
Pourtant on apprend en ce début de mois de janvier que « la situation, selon les habitants, se détériore depuis plusieurs mois »[5]. Le « selon les habitants » des journalistes est assez confus ; entendre ici, les habitants des rues adjacentes à la cité Lys : « Pour certains habitants des rues qui bordent la cité Lys […]. Issus de catégories socioprofessionnelles élevées […] » [6]. Deux rédacteurs et un photographe sont donc partis en reportage sur place, sans oublier de se protéger avec un casque : les théoriciens de l’insécurité ne sont pas toujours les bienvenus sur les lieux de leur brillante création. Mais se sont-ils au moins déplacés ? La venue du photographe dans la cité est certifiée par ces clichés, il est allé courageusement « shooter » les images de l’insécurité. Mais comment pouvons-nous être sûr que les deux rédacteurs se sont bien rendus sur place ? Pourquoi, le 4 janvier, la rédaction a-t-elle eu l’idée d’y mener une enquête ? Peut-être que les fameux habitants des rues adjacentes, ces « riverains [qui] en ont assez de l’insécurité », ont prévenu le journal par téléphone et livré leurs témoignages ainsi ; ce n’est qu’une hypothèse. A savoir que la technique des correspondants est particulièrement prisée à La Voix du Nord. La pratique est simple : au lieu d’envoyer les journalistes eux-mêmes se faire lapider dans les cités (ça ferait trop d’arrêts maladies, ndlr), on utilise des correspondants de guerre qui vivent sur place. On leur demande d’envoyer une petite dépêche en échange d’une petite somme, grâce à quoi le journaliste peut écrire son article, en le signant de son propre nom. En outre, dans un article datant du 15 janvier, le journaliste fait référence au premier article du 5 : « Là où, quelques jours plus tôt, les habitants dénonçaient dans nos colonnes l’insécurité ambiante »[7]. Quand on a peur, on a le choix entre prévenir la police ou les journalistes… S’ils sont en forme, ils viendront faire une petite visite au zoo. Et dans ces cas-là, il ne faut pas oublier de demander « l’anonymat à la presse par peur de représailles »[8]. La peur, la peur, la peur grandissante…
Les clichés de l’insécurité
Répandre un sentiment d’insécurité n’est pas l’apanage des seuls délits, cela fait aussi partie du travail d’écriture qui consiste à trouver les bons clichés qui correspondront le plus à l’imaginaire de la sécurité et de l’insécurité. Tout devient un concept peu difficile à réaliser : « murs couverts de tags », « habitations à l’abandon régulièrement squattées », « on soupçonne l’existence d’un trafic de drogues ». Les photos, qui appuient les textes, ont une grande importance. Ici, le photographe semble avoir apprécié une image de taille : des baskets accrochées aux fils électriques ou téléphoniques dominant l’entrée de la cité. Une de ces photos est suivie de la légende : « Des scènes qui alimentent sans doute le sentiment d’insécurité »[9]. On est bien loin de la photo de juin qui montrait des enfants joyeux… Des baskets perchées ou des tags[10] sur les murs ne mettent en aucun cas nos vies en danger, ces images ne relèvent absolument pas de la sécurité des personnes ; elles sont des clichés manipulés.
Romancer l’insécurité
L’étape suivante consiste à appliquer les clichés à travers un style littéraire pour leur donner une cohérence. Faire appel à l’émotion et à l’idée de fatalité : « Cette affaire [du bébé retrouvé mort], c’est avant tout un drame de la misère. Elle a pour cadre la cité Lys […]. »[11], « Voici l’exemple, existant ailleurs, d’un climat d’insécurité généré par une minorité. » [12], « Quand on vit dans l’insécurité sans jamais l’avoir connue jusqu’ici, le regard sur les choses change. »[13], « [Une] accumulation d’incivilités qui pourrit le quotidien »[14] . Pour tel article traitant du décès du bébé, il est bon d’y ajouter une photo des baskets perchées, et de rappeler à chaque occasion que le drame s’est passé dans la cité Lys : « C’est dans une maison de la cité Lys que le drame s’est noué dimanche soir » [15]. L’imaginaire collectif doit comprendre que l’insécurité « a pour cadre la cité Lys ». Mais ce cadre est aussi celui des colonnes de La Voix du Nord.
La parole à ceux qui sont concernés… d’abord la police
Logiquement, la mairie de quartier répond aux inquiétudes en promettant une plus grande présence policière et des actions associatives de prévention. Et il est donc plus important de laisser deux colonnes dans le journal au commandant Wrobel[16], chef de la division Nord de police de proximité, plutôt qu’aux associations. Nous n’apprenons absolument rien, par exemple, sur l’association Lys Animation. Pareil pour les habitants de la cité et rien que de la cité, et les soi-disant jeunes qui propagent l’insécurité. Finalement, on les regarde de loin, avec des jumelles si besoin. Pourtant, François Legris, membre de l’AITEC (« association qui participe à la construction d’une expertise ancrée dans les luttes sociales et à la formulation de propositions alternatives »[17]) explique, au sujet d’une action de développement à la cité Lys, d’une autre manière la vie des principaux concernés : « Grâce à la dynamique collective, ils ont réduit les conflits de voisinage, ils ont favorisé les échanges sociaux et développé les solidarités. Toutefois, la Cité Lys reste un lieu de relégation sociale, une Cité ghetto, un lieu stigmatisé où il faut lutter pour survivre faute d’une autre alternative. »[18]
Relever minutieusement chaque fait anecdotique
Depuis le début du mois de janvier, et encore plus après le décès du bébé, le quotidien lillois donne l’impression d’avoir placé des caméras, marchant en permanence, pour relever le moindre fait délictueux : « Dimanche soir, un scooter a pris feu contre le mur d’une habitation. »[19], « Mardi, vers 23 h, un container a été incendié, cité Lys, à Fives »[20], « ce ne sont que de petits incidents », « les dégâts sont limités »[21]… Limités, certes, mais pas assez pour passer inaperçus face aux regards aguerris des professionnels de l’information.
L’insécurité lancinante
Tous ces articles et brèves, toute cette concentration d’informations vides de sens en l’espace d’un seul mois, lancinent efficacement le lectorat du prestigieux journal. L’insécurité n’est qu’un outil permettant de créer de l’émotion, émotion qui accrochera le lecteur sur plusieurs jours. Depuis un mois nous pouvons suivre la vie à la cité Lys, ouvrant les pages du quotidien, buvant nos cafés matinaux, tranquillement installés. Nous vivons les faits comme nous vivons l’évolution d’un sitcom bien ficelé. Avant, La Voix du Nord ne nous parlait jamais de la cité Lys, et après, dans quelques temps, elle disparaîtra à nouveau dans les archives de la rédaction. Ici, le préfixe « in » que l’on place avant sécurité n’a pas le sens de « privé de », il exprime « le mouvement vers » : les journalistes nous transportent dans le monde dramatique de la sécurité et de l’insécurité… Voyageons, voyageons loin, encore plus loin et nous découvrirons les solutions proposées : plus forte présence policière et vidéosurveillance…
Jack de l’Error
[1] Toutes les définitions suivantes sont tirées de J. Dubois (dir.), Lexis (dictionnaire), Montréal, Larousse-Bordas, 1999.
[2] La Voix du Nord, 05/01/08.
[3] Expression tirée de « Bébé décédé à Fives, la garde à vue des parents a été prolongée, hier » in La Voix du Nord, 10/01/08, p.15. Selon 20 minutes (18/01/08, p.3), cette expression est accordée à un acteur associatif, Yahid Chahid, coordinateur au centre social Salengro.
[4] « La fête des Voisins à la cité Lys : kermesse et auberge espagnole » in La Voix du Nord, 12/06/07, p.20.
[5] « Cité Lys, à Fives, les riverains en ont assez de l’insécurité » in La Voix du Nord, 05/01/08, p.11.
[6] Bonjour : « Tiraillement » in La Voix du Nord, 05/01/08, p.11.
[7] « Toujours pas de vrai retour au calme, à la cité Lys » in La Voix du Nord, 15/01/08, p.15.
[8] Op. Cit. Bonjour.
[9] « La cité Lys est une priorité à Fives » in la Voix du Nord, 05/01/08, p.11.
[10] Depuis le début des années 90, les médias ont systématiquement associé le « phénomène tag » à la délinquance des banlieues. Cette association est complètement fausse, le tag en France n’étant pas issu des banlieues pauvres et n’ayant aucun rapport avec les délits décriés dans ces dernières.
[11] Op. Cit. LVDN, 10/01/08.
[12] Op. Cit. LVDN, 05/01/08.
[13] Ibid.
[14] Ibid.
[15] Op. Cit. LVDN, 10/01/08.
[16] Op. Cit. LVDN, 05/01/08.
[19] Op. Cit. LVDN, 15/01/08.
[20] In La Voix du Nord [brève], 24/01/08, p.16.
[21] Op. Cit. LVDN, 15/01/08.
Si, c’est vrai que, en ce qui concerne ce texte, ça manque sérieusement d’une « enquête de terrain », comme on l’avait dit au précédent commentaire. Un ami de l’École Néogonzo mène en ce moment des recherches sur Fives mais il ne fait pas partie de notre équipe de rédaction. L’idée de l’accompagner dans son travail a été émise mais n’a abouti à rien de concret pour le moment. A vrai dire, ces derniers temps, nous nous sommes un peu déconnectés du monde lillois et n’avons pas vraiment suivi l’actualité… Nous ne sommes pas journalistes, comme on le proclame, on doit aussi penser à nos putains de vie de branleurs…
Mais si ce texte déplaît autant, eh bien c’est simple : oui, il y a de l’insécurité à
Mais on laissera l’article, car nous estimons malgré toutes vos critiques que la manière de traiter le thème de l’insécurité par la presse quotidienne régionale n’est pas satisfaisante. Nous ne disons pas : c’est faux, il n’y a pas d’insécurité ! Nous disons : pourquoi y a-t-il de l’insécurité ?
Deux élèves de l’école ont une grande expérience dans la livraison de pizzas. Se faire caillasser dans les quartiers sensibles, parce qu’on doit y livrer une putain de pizza à 16 euros, on connaît. Se faire brûler notre mob’ parce qu’on a un putain d’uniforme fluo de livreur de pizzas, ça aussi, ça nous est arrivé. Mais jamais, nous n’aurions souhaité que la police intervienne en force pour « nous protéger »… Jamais nous n’aurions accepté que
Quand l’actualité nous parle de jeunes qui disent non à tout, qui vendent de la drogue, qui affrontent la police, qui taguent sur les murs, qui font la loi, qui foutent le gros bordel, qui refusent toute aide, notre défaut est de ne pas penser en premier aux riverains et aux victimes, notre défaut est de penser d’abord à ces jeunes qui nous caillasserons lorsque nous irons livrer une pizza dans leur quartier.
Voilà, donc oui il y a de l’insécurité, et encore bravo à
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Extrait de l'édito du Canard enchaîné, 10 septembre 1915 (premier numéro) :
« Le Canard enchaîné prendra la liberté grande de n’insérer, après minutieuse vérification, que des nouvelles rigoureusement inexactes. Chacun sait, en effet, que la presse française, sans exception, ne communique à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles implacablement vraies. Eh ! bien, le public en a assez ! Le public veut des nouvelles fausses. Il en aura. »
la cabine téléphonique régulièrement défoncée
en plein après-midi, des jeunes qui insultent des femmes accompagnées de leurs enfants en bas âge
un samedi soir de décembre, je rentrais chez moi, deux jeunes se sont bien amusés: "ouais vas-y viens me sucer", "ce soir je reviendrai quand tu seras seule chez toi"...
les habitants de la cité Lys ne craignent certes pas pour leur vie mais la violence est malgré tout bien présente
des gens de catégorie socioprofessionnelle tout à fait modeste sont déjà partis parce qu\\\'ils n\\\'avaient pas envie que leurs enfants grandissent dans cet environnement et je les comprends...
avant de prendre l\\\'exemple de la cité Lys pour étayer vos arguments, n\\\'auriez-vous pas dû, vous, y faire une petite visite et prendre le temps de parler avec les habitants?
Seulement, Nathalie, le but de cet article n'est pas de remettre en question "l'insécurité de la cité Lys", le but est le constat du traitement médiatique d'un tel sujet. Est-ce nécessaire, Nathalie, de mettre dans le journal une brève de quelques mots relatant l'incendie du container? Est-ce que nous, lecteurs, en sortons grandis? Est-ce que cela sert à l'épanouissement de notre conscience citoyenne? As-tu bien lu l'article?
D'accord c'est la merde dans ce bout de ville, comme dans beaucoup d'autres en France, et comme tous ces bouts de ville, il y a un traitement médiatique déformé... Regarde Villiers-le-Bel...
Pourquoi dans un mois le journal ne parlera plus de la cité Lys? Pour écrire cet article le parti de ne pas parler du problème en soi a été pris, pour se concentrer sur la littérature de l'insécurité...